Y a-t-il une bonne fréquence pour faire l’amour ?
C’est une question qui revient régulièrement en entretien de sexothérapie ou de conseil conjugal… parfois même de façon détournée.
Je repense à cette jeune femme, en couple hétérosexuel, venue consulter car inquiète pour son couple.
Très rapidement, elle me confie avoir, depuis quelque temps, moins de relations sexuelles.
Je détricote alors la situation pour comprendre ce qui pose problème, à qui, et pourquoi.
Est-ce que cela lui apparaît comme un manque ?
— Non, pas vraiment. On a plein de moments tendres aussi, et j’aime bien.
Est-ce que cela est exprimé comme un manque par son partenaire ?
— Non, pas du tout. Au contraire, il est très à l’écoute, et quand il voit que je n’ai pas envie, il me dit : « cool… tu ne me dois pas de sexe ».
Mais je vois bien que vous êtes là, donc il y a tout de même quelque chose qui vous gêne…
— Oui. Je me dis : ce n’est pas normal ?
Normal par rapport à quoi ?
— Par rapport à tout ce que je vois, à mes copines qui disent que pour elles, c’est tout le temps…
Vos copines vous disent qu’elles font l’amour tout le temps ?
— Ben… pas toutes. Certaines. Enfin, une surtout. Mais c’est aussi tout ce qu’on entend…
Nous y voilà.
Et c’est souvent là que, moi, je tire la sonnette d’alarme.
Nous sommes passés en très peu de temps d’une sexualité qui devait se taire — d’un plaisir mis sous silence, car « chut, tabou » — à une expression tous azimuts de la sexualité et de ses pratiques : podcasts, Instagram, livres, articles…
Bref, d’une injonction à cacher le sexe sous le tapis, au point d’avoir honte de son désir (ce que je ne regrette absolument pas), nous sommes passés à une nouvelle injonction : le plaisir à tout prix.
Et qui dit plaisir à tout prix dit souvent… chiffre à atteindre.
Comme si, pour être heureux, épanoui, « normal », il fallait faire l’amour X fois par semaine.
Alors je ne vais pas cracher dans la soupe : moi aussi, je parle de sexualité sur les réseaux sociaux — la preuve, tu es en train de me lire.
Mais je m’efforce de le faire sans ajouter de pression : rappeler l’importance du calme, de la détente, du respect du rythme et des envies (ou non-envies) de chacun·e me semble fondamental pour accéder à un réel bien-être sexuel.
L’indicateur du « X fois par semaine » ne veut strictement rien dire.
Et il peut même être potentiellement dangereux.
On ferait bien de s’en détacher… même si ce n’est pas si simple.
Revenons à la jeune femme dans mon cabinet.
En fin d’entretien, elle a pris conscience que ses doutes venaient d’une fameuse fréquence annoncée comme la moyenne en France chez les couples.
Je ne vais d’ailleurs pas la citer ici — et je suis à peu près sûre que toi qui me lis, tu l’as déjà entendue.
Cette jeune femme, très influencée par ces normes, en venait à douter de la bonne santé de son couple sans rencontrer de difficulté réelle : ses repères étaient calqués sur des chiffres.
Or, les derniers résultats de l’enquête « Contexte des sexualités en France 2023 », menée par l’ANRS-Maladies infectieuses émergentes et l’Inserm, révèlent que les Françaises et les Français font moins l’amour, mais se déclarent davantage satisfait·es de leur vie sexuelle, laquelle s’inscrit par ailleurs dans une durée plus longue qu’auparavant.
La nouvelle me semble plutôt positive : elle indique une baisse de la pression liée au « chiffre ».
Pour autant, une crispation sociale autour de la fréquence des relations sexuelles demeure bien présente. L’entretien que je vous partage en est une illustration : cette jeune femme n’avait pas de problème, si ce n’est celui de se situer en-dessous d’un standard supposé garantir l’harmonie conjugale.
Il est aussi important de rappeler que, dans les grandes enquêtes sociologiques, les personnes interrogées peuvent — consciemment ou non — maquiller la réalité pour la rendre plus « normale », plus acceptable, y compris pour elles-mêmes.
Elles sont elles aussi influencées par ces normes… et la boucle est bouclée.
Ajoutons à cela que les répondant·es peuvent être en couple de longue durée, en début de relation, ou engagés dans des relations multiples — des situations très différentes, rarement précisées, qui produisent pourtant des chiffres radicalement distincts.
Le rythme, la fréquence, les goûts, les envies : tout cela est extrêmement disparate d’une personne à l’autre.
Le désir, lui, est fluctuant : il dépend de l’âge, de la qualité et de la durée de la relation, de la charge mentale, de la disponibilité psychique, de l’état de santé, des préoccupations du moment…
Le seul bon indicateur, en réalité, c’est d’avoir une relation sexuelle quand on en a envie, quand c’est le bon moment, et quand c’est agréable pour les deux — pas seulement pour un seul partenaire.
Utiliser la fréquence comme indice de bonne santé du couple n’est donc absolument pas pertinent.
Une fréquence élevée peut aussi être le signe qu’une personne se force pour faire plaisir à l’autre, ou qu’elle subit une pression. On glisse alors vers une sexualité contrainte, avec des risques réels de violence.
Certains « désirs » détournés naissent d’un poids à la performance : puisque c’est comme ça qu’on fait pour être normal, alors on se force un peu…
Concernant les rapports planifiés, c’est un jeu à double tranchant.
Ils peuvent très bien fonctionner lorsqu’ils s’inscrivent dans une complicité, un jeu érotique partagé.
Mais ils peuvent aussi devenir des moments obligés, sans envie, peu joyeux, tout en renforçant cette idée erronée qu’il existerait des « besoins » sexuels à assouvir coûte que coûte.
Il n’y a donc ni bonne ni mauvaise fréquence pour faire l’amour.
S’imposer une moyenne revient souvent à valider une culture de la performance pour les hommes et une pression à la disponibilité pour les femmes — deux dynamiques que je trouve particulièrement toxiques.
Le seul bon critère reste le consentement enthousiaste.
Une fois cela posé, la question de la fréquence nous invite aussi à interroger ce que nous appelons, au fond, « faire l’amour ».
Avant de se demander combien de fois, peut-être faudrait-il se demander : combien de fois… quoi ?
Est-ce forcément lié à la pénétration ?
Un câlin, des caresses, un moment d’excitation partagé, même sans orgasme, est-ce faire l’amour ?
S’endormir nus l’un contre l’autre, échanger des caresses sensuelles, toucher le corps — ou le sexe — de l’autre, est-ce faire l’amour ?
Tous ces moments sont rarement comptabilisés dans la fameuse fréquence. Et pourtant, ils relèvent pleinement de la sexualité.
Il existe mille façons de « faire l’amour ».
À partir de quoi le définir : intimité corporelle ? émotionnelle ? les deux ?
D’un couple à l’autre — et même au sein d’un même couple selon les périodes — les formes de sexualité peuvent varier énormément : des rapports intenses et orgasmiques à une sensualité plus diffuse, faite de gestes, de regards, de mots, de contacts non quantifiables mais bien présents au quotidien.
Ce vocabulaire amoureux, ces rituels, ces complicités qui n’appartiennent qu’au couple, participent à la construction d’une intimité unique, que l’on ne partage avec personne d’autre.
Le champ s’élargit alors, bien au-delà du triste « devoir conjugal » subi par certaines de nos grands-mères.
Et à ce titre, je crois que nous pouvons nous réjouir d’avoir aujourd’hui la possibilité d’élargir le paradigme de la sexualité.
Il ne s’agit pas de minimiser l’importance du sexe dans nos vies, ni d’abandonner certaines pratiques, mais plutôt de garder et d’ajouter : élargir le panel, multiplier les possibles.
Il ne s’agit pas non plus de taire ses désirs, au risque d’attendre que tout vienne de l’autre, mais de trouver un juste équilibre, en s’offrant une communication de qualité et en respectant un « oui » joyeux… comme un « non » pour cette fois.
La communication est au cœur de ces enjeux. Longtemps taboue dans le couple, la sexualité devient aujourd’hui un sujet plus accessible — et tant mieux.
De nombreuses insatisfactions sexuelles pourraient s’apaiser, voire se résoudre, grâce à une meilleure communication. C’est pourquoi la thérapie de couple n’est jamais bien loin de la sexothérapie.
En conclusion, la fréquence des rapports sexuels n’est ni un thermomètre fiable de la santé d’un couple, ni un objectif à atteindre.
Ce qui compte réellement, ce n’est pas combien de fois, mais comment, pourquoi, et surtout avec quel degré de désir, de respect et de liberté.
Une sexualité épanouissante n’est pas une sexualité performante : c’est une sexualité ajustée, vivante, évolutive, qui respecte les rythmes, les envies et les limites de chacun·e.
Se libérer du chiffre, c’est souvent se rapprocher davantage du plaisir, de l’intimité… et de soi.