“Mémoires d'un corps brûlant” et si nous parlions enfin de la sexualité des femmes âgées ?

Il y a parfois des films dont on ressort différente.

Pas parce qu'ils nous apprennent quelque chose que nous ignorions. Mais parce qu'ils mettent des images, des mots et des émotions sur quelque chose que nous savions déjà, quelque part au fond de nous.

Mémoires d'un corps brûlant est de ceux-là.

Je suis sortie de ce film profondément émue. Touchée comme femme, mais aussi comme professionnelle du conseil conjugal et de la sexothérapie

Pendant plusieurs jours, certaines scènes me sont revenues en mémoire. Certaines phrases aussi. Comme lorsque l'on referme un livre important et que l'on sent qu'il continue à travailler en nous.

Trois femmes, une seule histoire

Le film est construit à partir des témoignages réels de trois femmes aujourd'hui âgées de 70 ans.

Elles racontent leur enfance, leur adolescence, leurs premiers émois amoureux, leur mariage, leur maternité, leurs désillusions, leurs blessures, leurs découvertes et leurs renaissances.

La construction cinématographique est très belle, sensible  : leurs voix sont conservées mais elles ont choisi de rester anonymes. Une seule actrice incarne alors leurs trois existences qui se fondent peu à peu en une histoire universelle.

Tout se déroule dans une maison. Une maison presque hors du temps où les époques se mélangent. Une porte s'ouvre sur l'enfance, une autre sur la maternité, une autre encore sur les désirs enfouis ou les souvenirs douloureux.

Cette maison devient peu à peu le corps lui-même.

Le corps qui garde la mémoire de tout.

Ce que les femmes ont appris de leur sexualité

Ce film raconte quelque chose que j'entends souvent dans mon cabinet.

La manière dont une sexualité se construit bien avant les premières expériences sexuelles.

Elle se construit dans les regards.

Dans les silences.

Dans les interdits.

Dans les phrases entendues enfant.

« Une fille bien ne fait pas ça. »

« Tu resteras vierge pour ton mari. »

« S'il t'a agressée, c'est que tu l'as provoqué. »

Ces croyances ne traversent pas simplement l'esprit.

Elles s'inscrivent dans les corps.

Elles façonnent le rapport au désir, au plaisir, à la liberté.

Le film montre avec une immense délicatesse comment certaines femmes ont vécu des années de sexualité sans véritable espace pour elles-mêmes. À une époque où l'on ne parlait ni de consentement ni de viol conjugal. Une époque où le plaisir féminin importait souvent moins que le devoir conjugal.

Et pourtant, malgré la dureté de certains récits, le film ne sombre jamais dans la tristesse.

Parce qu'il parle avant tout de vie.

Bien sûr, j'ai été touchée par les histoires racontées.

Ce qui m'a touchée également, ce sont les images que le film ose montrer.

Nous acceptons relativement facilement de voir des personnes âgées s'aimer.

Nous trouvons cela attendrissant.

Un vieux couple qui se tient la main.

Deux amoureux qui dansent dans leur salon.

Cela appartient désormais à notre imaginaire collectif.

Mais qu'en est-il du désir ?

Qu'en est-il du plaisir ?

Qu'en est-il de la sexualité ?

Combien de films montrent encore une femme de plus de 70 ans comme un être désirant ?

Combien osent représenter son plaisir ?

Combien montrent son rapport intime à son propre corps ?

Très peu.

Et c'est précisément là que Mémoires d'un corps brûlant devient précieux.

Le film montre un couple aux cheveux blancs qui s'embrasse avec sensualité.

Il montre une femme qui se reconnecte à son corps.

Une femme qui s'autorise le plaisir.

Une femme qui explore son intimité sans honte.

Sans justification.

Sans regard extérieur.

Sans caricature.

Ce n'est ni provocateur, ni voyeuriste.

C'est profondément humain.

Et c'est peut-être justement pour cela que cela nous touche autant.

La sexualité ne prend pas sa retraite

Dans mon activité, j'entends régulièrement des phrases comme :

« À mon âge, ce n'est plus important. »

« Le désir, c'est terminé. »

« Il faut accepter que cette partie de la vie soit derrière soi. »

Je comprends ce qui se cache derrière ces mots.

La peur.

Les transformations du corps.

Les changements hormonaux.

Les deuils.

Les maladies parfois.

Mais je sais aussi que la réalité est bien plus complexe.

La sexualité ne disparaît pas avec l'âge.

Elle change.

Elle évolue.

Elle se transforme.

Parfois elle s'apaise.

Parfois elle se réinvente.

Parfois même, elle s'épanouit davantage.

Parce que certaines personnes se connaissent mieux.

Parce qu'elles se sentent plus libres.

Parce qu'elles ont moins à prouver.

Parce qu'elles osent enfin écouter leurs véritables désirs.

Le film raconte cela avec une justesse bouleversante.

Pourquoi il est important d'en parler

Nous vivons dans une société qui valorise la jeunesse lorsqu'il s'agit de sexualité.

Les corps désirables sont jeunes.

Les histoires d'amour sont jeunes.

Les représentations du plaisir sont jeunes.

Comme si le désir avait une date limite.

Comme si le plaisir devait prendre sa retraite à 60 ans.

Comme si les corps vieillissants perdaient leur légitimité à aimer, à ressentir et à jouir.

Pourtant, rien n'est plus faux.

Parler de la sexualité des personnes âgées n'est pas un sujet secondaire.

C'est une question de dignité.

De santé.

De liberté.

De reconnaissance.

C'est reconnaître que nous restons des êtres de désir tout au long de notre existence.

Et que cette dimension mérite d'être entendue, accompagnée et représentée.

Un film que je recommande sans hésiter

Si vous avez l'occasion de découvrir Mémoires d'un corps brûlant en VOD, je vous encourage vivement à le faire.

Parce qu'il nous rappelle que la liberté sexuelle n'est pas un privilège réservé à la jeunesse.

Et parce qu'il porte, au fond, un message profondément optimiste.

À 30 ans, à 50 ans, à 70 ans, à 80 ans.

Il n'est jamais trop tard pour se rencontrer soi-même.

Car un corps n'est pas beau parce qu'il est jeune.

Il est beau lorsqu'il est vivant.

Mémoires d’un corps brûlant” est un film hispano-costaricien réalisé en 2024 par Antonella Sudasassi Furniss, avec Sol Carballo, Paulina Bernini

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